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« Liberté Chérie », une loge entre désespoir et espoir d’un monde meilleur

En 1943, des francs-maçons épris de liberté fondent la loge Liberté Chérie dans le camp de déportation d’Esterwegen

Cette planche a été lue dans le cadre de la tenue blanche ouverte pour le solstice d’hiver de 2016 (tenue ouverte à des non maçons).

De novembre 1943 à mars 1944, des maçons épris de liberté décidèrent de fonder une loge maçonnique dans le camp de déportation d’Esterwegen en Allemagne. Cette loge du nom de Liberté Chérie se paya même le luxe d’initier un profane. On peut se demander pourquoi allumer les feux d’une loge dans les couloirs de la mort. Mais aussi pourquoi ont-ils voulu continuer à vivre en maçons. Et pour quelles raisons le sont-ils devenus ? Et pourquoi aujourd’hui encore, même si nous vivons dans des temps plus cléments, les profanes continuent à taper à la porte du temple. En somme, que signifie être maçon aujourd’hui ?

Le thème que je vais développer ce midi sera de vous expliquer quelles sont les raisons qui poussent un profane à taper à la porte du temple et pourquoi au fond sommes-nous devenus francs-maçons. Pour étayer mes arguments, je vais remonter à une véritable histoire qui s’est passée durant la deuxième guerre mondiale.

Nous sommes en septembre 1943 dans le camp de déportation d’Esterwagen en Allemagne, à vingt kilomètres de la frontière hollandaise. La fine fleur belge et française de la résistance à l’occupant nazi est confinée dans des baraques avec interdiction d’en sortir, si ce n’est une demi-heure par jour. Leur principale activité consiste à trier des cartouches. Il y a là des médecins, des journalistes, des diplomates, des militaires, des mécaniciens et bien sûr des francs-maçons. Ce camp faisait partie de centres de déportation en Europe dénommés Nacht und Nebel, autrement dit Nuit et Brouillard, car ceux qui y entraient, n’avaient plus aucune existence légale. Dans ce camp, on y mourrait de malnutrition, de dysenterie et de tuberculose.

Au milieu de cette détresse, cinq frères de différentes loges belges se reconnaissent comme tels dans la baraque N°6. A la tombée du jour dans cette baraque, ces maçons passaient de table en table pour se nourrir l’esprit. Chaque soir, ces cinq frères rejoints un peu plus tard par deux autres maçons participaient à des conférences sur la politique, sur les droits de l’homme, sur la religion, sur la philosophie, sur le recul des armées allemandes en Europe. Grâce à une radio de fortune entrée clandestinement dans le camp, ces déportés étaient au courant du recul des ténèbres. Donc, ces frères comme nous nous appelons entre nous, ces déportés se nourrissaient l’esprit, ils étaient bien vivants.

Et pourtant, et pourtant cela ne leur a pas suffi, ces frères ont décidé un jour qu’il était midi pour ouvrir les travaux et minuit pour fermer les travaux. Autrement dit, ces frères déportés ont décidé de fonder une loge du nom de Liberté Chérie au sein même de la baraque N°6 au camp d’Esterwagen. Cette loge a été fondée par sept francs-maçons belges le 18 novembre 1943.

On peut se demander ce qui a poussé ces frères, promis à une mort certaine, à fonder une loge, à plancher sur les droits des femmes en Belgique, sur le rôle des minorités en Belgique et même initier un profane. On pourrait se dire, attendez, attendez, ces frères déportés luttaient pour leur survie quotidiennement et le soir ils se nourrissaient l’esprit. Et pourtant cela ne leur a pas suffi. Alors pourquoi une loge maçonnique dans un camp de déportation ? En fait, il vaudrait mieux se poser la question suivante : Pourquoi ces frères déportés sont-ils devenus maçons ? Et pourquoi ont-ils voulu le rester jusqu’à la dernière minute de leur vie ?

Car voyez-vous dans la vie, deux grandes voies s’offrent à la femme et à l’homme en quête de sens. La révélation par la voie spirituelle. Ou bien la construction par la voie intellectuelle. Entre la spiritualité et la raison, la pensée maçonnique ouvre une troisième voie. Mais cette troisième voie n’est pas de même nature que les deux autres. La religion établit un lien direct de l’homme à Dieu tandis que la raison prétend relier par la seule force de ses arguments l’esprit humain à la vérité.

La voie maçonnique fonctionne différemment. C’est un parcours complexe qui instaure d’incessants va-et-vient entre la voie spirituelle et la voie intellectuelle. Ce sont pour ces raisons que nos frères déportés ont demandé à être initiés lorsque l’Europe n’était pas à feu et à sang.

Aujourd’hui encore, ce sont les mêmes raisons qui poussent un profane à demander à se faire initier. La maçonnerie est une philosophie d’action. Hier comme aujourd’hui, chaque maçon tente de construire sa cathédrale intérieure. Ces frères déportés en créant une loge dans l’enceinte même d’un camp de la mort ont fait le pari d’une humanité meilleure. Contrairement au pari de Pascal qui disait si je crois en Dieu, j’ai tout à gagner et si Dieu n’existe pas, et bien je ne le saurais pas.

Non, nous autres maçons, nous faisons le pari que le sage qui sommeille en nous sera toujours contrarié par ses propres forces obscures. Le combat du sage contre son ombre est perdu d’avance. Nous restons des hommes. Mais en chacun de nous, la meilleure part est un rayon de soleil. Et quand nous nous élevons, notre part d’ombre recule.

Les ténèbres ne sont jamais absolues.

Dans cette Europe de la Nuit et du Brouillard, des frères déportés ont préféré l’espoir au désespoir, l’espoir d’une humanité meilleure. Et dans cette Europe à feu et à sang, une faible lueur a brillé au-dessus de la loge Liberté Chérie. Aujourd’hui encore, dans chaque temple maçonnique, une faible lueur brille, car nous valons tous quelque chose pour autrui.

Maintenant que nous vivons en des temps plus cléments, on peut se demander ce que trouvera un profane en frappant à la porte de notre temple ? Il y trouvera de la fraternité et ce n’est pas un vain mot. Il y trouvera de la tolérance, de l’écoute et de l’empathie.

En franc-maçonnerie, il n’y a pas de vérité ultime, la vérité pour nous est un concept sans rivage. Nous n’avons pas de gourou, chacun se forge sa propre vérité.

La fraternité est pour nous un changement volontaire de perspective, une autre manière d’entrevoir le monde et d’agir avec les hommes. Car en maçonnerie, nous estimons que nous sommes tous égaux mais différents.

A partir de là, la question qui se pose est la suivante : « Comment nous enrichir de nos différences ? » Un franc-maçon ne constate pas pour le plaisir de constater. Tout le défi consiste à allier l’universel et le particulier. Et surtout découvrir au-delà du dépouillement symbolique de nos différences la vérité morale de nos conduites d’homme.

La question est de savoir comment travaillaient ces frères déportés dans leur loge de fortune ? Leurs travaux étaient couverts par le chant des chœurs de la messe clandestine qui se tenait juste à côté dans la même baraque. Ces frères disposaient d’un guetteur à moitié aveugle chargé de signaler l’arrivée d’un gardien aux maçons et aux catholiques.

Ces frères tenaient leurs tenues dans le dénuement le plus absolu. Mais l’esprit maçonnique était là, bien présent. Cette loge de déportés représentait un véritable échantillon de l’humanité, avec des frères aux caractères bien différents. Il en est de même aujourd’hui dans notre loge, il devait y avoir des timides, des bavards, des croyants et des agnostiques, des as de la finance, des poètes, des pinailleurs, de ceux qui se prennent au sérieux et de ceux qui sont ironiques jusqu’à l’égard d’eux-mêmes, des doctes cultivés, des dilettantes enjouées, des professionnels de la vie et des amateurs du bonheur, ceux qui aiment facilement leur prochain et ceux qui essaient d’apprendre, et ceux qui n’y parviennent pas parce qu’ils voudraient être aimés, ceux qui savent et ceux qui doutent. Et ces frères déportés, comme nous le faisons aujourd’hui dans notre loge, se sont enrichis de leurs différences, de leurs diversités. En retour, la loge leur donne un cadre commun dans lequel ces diversités pourront s’exprimer sans tomber dans les polémiques et les oppositions habituelles du monde profane. Et tous ensemble, nous avançons dans la voie maçonnique.

Pour avancer dans cette voie, nous utilisons des outils symboliques bien présents dans ce temple : L’équerre, le compas, le maillet, la pierre brute et la pierre taillée. Ces outils nous viennent des maçons constructeurs du XIVe siècle. Ces bâtisseurs de cathédrales qui pratiquaient une symbolique philosophique se déplaçaient de chantier en chantier, ils étaient libres d’où leur nom de francs-maçons. Aujourd’hui, nous utilisons ces outils pour leur portée symbolique.

L’équerre servait aux maçons opératifs, qui exerçaient leur art en toute liberté de chantier en chantier, à construire ou vérifier un angle droit. Les francs-maçons l’utilisent aujourd’hui comme un instrument de vertu. Elle est le symbole de la loi morale.

L’explication rituelle du compas est plus complexe. Le cercle représente les limites de son monde et les gens avec lesquels il entre en contact. Le franc-maçon doit toujours vivre selon des préceptes d’amitié, de moralité et de fraternité dans tous ses rapports.

Le maillet représente notre volonté de progresser dans le travail, notre volonté de tailler la pierre brute pour en faire une pierre achevée. La personnalité du franc-maçon est souvent comparée à une pierre. Ces deux symboles, la pierre brute et la pierre taillée, sont indissociables. La pierre brute représente le point de départ, l’homme dans sa forme inachevée. Pour autant, grâce à l’éducation, la culture, la discipline et le travail, le maçon peut s’améliorer, devenir meilleur. A l’instar de la pierre taillée, qui peut prendre place dans le temple de l’humanité.

Ces symboles guident notre esprit entre les berges du cœur et de la raison. Comme tout artisan, un franc-maçon doit connaître parfaitement ses outils. Mais aucun outil n’a sa finalité en lui-même. Se contenter d’analyser les symboles pour les symboles risque de conduire à une forme de fétichisme, car le bigotisme maçonnique existe également. Il faut dépasser le registre symbolique pour s’ouvrir de nouveaux horizons.

La franc-maçonnerie est à la fois quête sensible et recherche intellectuelle.

Je vous le disais tantôt, Midi, Minuit. Le maçon traficote volontiers les aiguilles de la montre. Nos montres peuvent bien indiquer qu’il est 18 heures, mais quand le maçon le décide : il est midi, l’ouverture de nos travaux ou minuit, la clôture de nos travaux. Mais cette volonté d’avoir prise sur le temps est un désir de maîtrise philosophique, le maçon ne veut pas subir le temps qui passe et pourtant il passe. Et si nos heures ont un sens, elles nous sont cependant comptées. L’essentiel est ailleurs. Car nous cherchons à l’intérieur du temple les principes d’une philosophie de l’action.

Dans le temple, nous avons à penser ce que nous faisons. Et à l’extérieur, nous nous efforçons de faire ce que nous pensons. Il y a bien une continuité entre le temple et l’extérieur. Le temple est un lieu symbolique, d’une certaine façon, on pourrait dire abstrait de la vraie vie.

Mais tout ce travail en loge serait bien inutile si nous n’étions que des artistes de la pensée et du raisonnement. C’est lorsque les lumières du temple se sont éteintes que se révèle le maçon. La franc-maçonnerie est une philosophie de vie. Ce qui signifie que nous ne sommes nullement coupés du monde extérieur lors de nos travaux. La société dans sa vérité et ses drames entre symboliquement et fraternellement dans notre temple. Si ce n’était pas le cas, alors le compas ne serait qu’un bout de métal, le maillet un simple marteau et la pierre brute un bête objet de décoration.

Tout ça pour vous dire que le profane trouvera chez nous les outils qui lui permettront de découvrir d’abord sa propre richesse intérieure.

Comme tout homme, le maçon est ombre et lumière. Le temple est le symbole d’une part de nous-même, de la partie occultée de notre personnalité maçonnique. En vérité, nous ne sommes pas seulement maçons par ce que nous faisons dans le temple mais aussi par notre manière de nous conduire dans le monde profane.

Si hors de ce lieu, nous avons la prudence de ne pas nous dévoiler, nous avons en revanche l’impérieux devoir de nous révéler différents des autres hommes. Les objets de la franc-maçonnerie sont dans le temple, mais ses objectifs se trouvent dans le monde profane, à l’extérieur du temple. Pour autant, nous ne prétendons pas être supérieurs aux autres, nous nous efforçons d’être moralement conformes à notre éthique, de mener tant bien que mal un parcours d’intégrité dans le temple et à l’extérieur du temple.

Le franc-maçon ne se voue pas au temple, il se destine à la société car c’est dans le monde des soucis quotidiens, qu’il devra œuvrer selon les principes acquis lors de ses travaux en loge.

« Nous avons laissé les métaux à la porte du temple. » Cet extrait de notre rituel signifie que tous nos métaux, autrement dit que tous nos signes inhérents à notre rang social comme notre argent ou notre position sociale sont symboliquement déposés à l’orée du temple. Les métaux sont en fait nos différences profanes, et nous entrons en fraternité à chaque fois que nous les déposons pour les retrouver à l’issue des travaux. Ce dépôt symbolique n’est pas un renoncement. C’est d’abord une prise de conscience et une prise de distance, car nos métaux en sortant de chaque tenue, nous ne les retrouvons pas toujours dans l’état dans lequel nous les avions laissés à l’entrée du temple. On s’aperçoit parfois que quelque chose a changé. Pour la simple raison que le travail maçonnique en loge modifie au fil du temps notre façon de voir les choses et d’appréhender les gens.

En réalité, le maçon est ce qu’il fait pour autrui. L’œuvre maçonnique ne tient pas du seul travail dans le temple. Ce travail c’est notre chemin, notre raison d’être, notre libre choix, mais jamais notre absolu. Non jamais notre absolu.

Je terminerai ma planche en vous disant que sur les 9 frères de la Loge Liberté Chérie, deux seulement ont survécu aux horreurs de la guerre. Aujourd’hui, une loge en Belgique porte son nom.

J’ai dit.

Un Frère de Mozart et Voltaire